À fil découvert
Inspiré par:
Dimanche, enfin.
En ville, la fête.
Le plus grand huit du continent.
A quelques pas de chez moi.
J’y cours.
Je suis encore loin de l’entrée et déjà je vois les wagons virevolter dans les airs, suspendus à des fils posés dans le ciel.
J’ai mon billet, je presse le pas.
Il y a du monde, du bruit, des couleurs.
Une belle pomme écarlate me regarde avec un air d’amour, et mes papilles se réveillent.
Des enfants hurlent avec une canne en plastique dans les mains.
D’autres hurlent avec une carabine, aussi dans les mains.
Je m’enfuis plus profond dans la foule éparse.
Les cris du huit sont de plus en plus audibles et jouent la musique de ce qui m’attend.
Cela m’effraie un peu plus que de loin.
Je vais commencer par un nuage de douceur car je l’ai vue! La pancarte du stand de barbe à papa!
Je presse encore plus le pas, et pourtant il est plus léger que jamais.
Je me retiens un peu pour ne pas m’envoler.
J’arrive au stand.
Il est tenu par un chat!
Celui-ci me toise tout en se frisotant la moustache, l’autre patte affairée à produire des pelotes de barbe, dont il s’enfourne quelques spécimens avec la régularité d’un métronome.
- Et m’bien quoi ? Grompf. Ch’est bien une barbe à papa que tu es venu chercher ?
Bouche bée, je ne réponds pas.
Je tends le bras machinalement.
Il y déploie un grand bâton ennuagé de sucre filé.
Il me tend ensuite la patte:
- Suis-moi, on a bien mieux à faire qu’essayer de s’envoyer en l’air!
Je marque une seconde d’hésitation.
Je prends une pleine bouchée de sucre.
J’en ai jusque sur le nez.
J’acquiesce d’un autre bâfrement et nous voilà partis.
Direction: la grotte des pirates!
Ça tombe bien, c’est aussi mon attraction favorite!
Personne devant, personne autour.
L’entrée représente la mâchoire supérieure d’un crâne géant qui serait en train de manger une confiserie.
Je vais tâcher de rester indigeste.
Nous entrons dans l’antre humide aux lueurs verdâtres.
De suite une alcôve attire mon attention.
En son sein luit une marmite posée sur un feu bleuâtre.
Des bulles éclatent dans leur cri mat.
À côté, un livre de recettes.
Je le feuillette:
Pour danser la Bamba, veuillez vous munir de:
- un peu de grâce
- un peu de grâce animale
Signé: le capitaine
Je recentre le débat, le chat, qui ne m’a toujours pas donné son nom, me pousse dans un wagon la mine confuse.
Je déraille, le chat s’éclate, et le wagon file à toute allure.
Je manque mon jet d’esquive et c’est la chute.
Quelle idée d’essayer de suivre un chat pitre ?!
La chute dure une éternité.
Quinze bonnes secondes, croyez-moi, c’est parfois une éternité.
Nous ne sommes pas malheureux, le wagon s’échoue dans un bassin turquoise profond puis s’éloigne au loin, comme tiré par une force invisible.
Nous sommes saufs, sauf mon trésor rosé, que je laisse aux poissons ou autres crustacés.
- Assez! On est où là ?
Excédé de n’avoir plus rien à mâchouiller, je hausse le ton face à mon compagnon qui minaude.
- As-tu seulement cherché avant de demander ? Où penses-tu qu’on soit ?
Moui. Il n’a pas tort sur le coup.
Je me décide donc à quitter des yeux feu mon sceptre sucré pour me tourner vers un nouveau royaume, plus lumineux.
Et quel royaume!
Tout emprisonnée dans une bulle, une double chapelle de bois clair et poli, composée de deux octogones parfaits accolés l’un à l’autre et reliés par un court couloir.
Deux lunes de mercure recouvrent le tout en un huit argenté.
Le chat me guide de son regard révérencieux.
J’avance vers la lune vide.
Il s’agit de petits bâtiments, pas de quoi faire grande cérémonie, mais celui que je viens de choisir a en son creux un puits de pierre, et devant, un emplacement étrange avec comme deux cylindres creusés dans la pierre.
En m’approchant, je remarque qu’on voit le fond du puits.
Je me retourne vers mon comparse, prêt à hausser les épaules.
Il lève alors le menton, plisse les yeux et après une très grande inspiration:
- L’océan ne s’adresse pas aux orgueilleux !
- Sérieusement ?
Franchement jusque là j’ai pas tiqué, mais là c’est trop.
Je m’approche de lui, il ne bouge pas.
Je menace de lui tirer la moustache, il ne bouge pas.
Je tire délicatement un bout de moustache pour qu’enfin le masque tombe.
IL.
NE.
BOUGE.
PAS!
Je me replace devant le puits, j’ai bien dû voir un film avec un thème similaire, ce chat n’a aucune imagination.
- Le pénitent!
Je place mes genoux à l’emplacement des cylindres et je m’apprête à examiner plus confortablement le fond du puits quand je remarque qu’à mon emplacement, on peut voir dans l’autre chapelle par le couloir.
Et là je vois un requin, un grand blanc mais taille humaine, en train de ranger une liasse de papiers et son lorgnon, et de sortir dans le même temps un clope puis de l’allumer.
- Foutu pour foutu...
l’entends-je grommeler avant de sentir soudainement une pression de coussinet à l’arrière de mon crâne pour me plonger la tête dans l’eau du puits.
Par réflexe je ferme les yeux, je déteste avoir les yeux qui piquent.
Et j’essaie de me débattre évidemment, mais il est fort le félon!
Je finis par ouvrir les yeux, imaginant un sens à toute cette situation, et je les vois briller sur la pierre, les inscriptions sucrées!
Un Sablier Est Avant Tout Un Etau
Je me débats tant bien que mal, c’est bon là j’ai vu.
Le chat me lâche la tête, et se lèche les babines; je jette un œil à côté, le grand blanc balance son mégot sur le sol.
La flamme ne s’éteint pas au contact de l’eau, au contraire, elle danse et se propage.
Le puits vrombit.
Les murs tremblent.
Je claque des dents.
La chaleur monte; toute la bulle vrombit comme si elle s’était soudainement trouvée en plein cœur d’un réacteur de fusée.
Une élévation!
Nous voilà propulsés à très grande vitesse sur un geyser, direction, le pied de l’arc-en-ciel!
Je vois défiler dix mille nuances de bleu de mer puis je ferme les yeux.
Pour ne pas voir le sol.
Tchboing.
Ravi d’être réceptionné par une sonorité si élastique, je rouvre les yeux pour constater un changement radical de décor.
Fini l’alcôve sous-marine et la chaleur du bois - et des flammes !
Ici quel que soit l’angle par lequel je déploie mon regard, que des colonnes de basalte plus polies qu’un louveteau devant son chef de meute.
Effet miroir garanti.
C’est pas que j’aime pas me voir, mais la perspective de ne plus jamais voir que le reflet de son reflet a quelque chose de glaçant.
Je me baisse pour jauger le sol, ou pour le remercier de ne m’avoir pas broyé les os, et je constate qu’il est étonnant.
Souples et solides à la fois, les espèces de galets apparents semblent réagir à la force physique avec toute la violence d’une bulle molletonnée.
En revanche, pour ce qui est des glaces du palais, mon premier essai me convainc immédiatement de ne pas essayer d’employer la force.
Mon chat-marade est en panique.
Je sens qu’il ne va pas tenir longtemps dans cet environnement oppressant, j’enclenche la marche dans une direction, en espérant qu’elle sera la bonne.
Le bougre me suit.
On tourne en rond.
L’autre ne dit rien.
Je persévère.
On arrive dans une salle circulaire, c’est pire qu’ailleurs, l’infini n’est que l’écho récursif de notre reflet.
Le chat n’en peut plus de ce palais dégueulasse, il commence à me tourner autour et se tourner autour en même temps, un cercle à ma gauche, un cercle à ma droite, un cercle à ma gauche...
Il se fige en syncope, puis commence à régurgiter en hoquetant.
Haut les cœurs!
Après quelques tentatives, il se refige, puis dégurgite une énorme pelote rose.
La barbe à papa!
Sous les yeux ébahis, mais rassurés, du matou délivré, la pelote commence à rouler et rouler sur le sol rebondi de la salle.
Attirés par le fil, ce sillon rose dans cet univers de reflets et de sombres roches, nous suivons sa trace.
Et nous faisons bien, car après plusieurs minutes, il n’est toujours pas évident à notre perception que nous ne soyons pas repartis pour une ronde.
Mais le fil fait foi, on avance, on avance, on avance, c’est une évidence.
Jusqu’à l’impasse finale.
Une petite cavité de quartz avec en son sein un petit autel, et sur ce petit autel, une petite figurine de fusée rose.
Celle de “On a marché sur la lune”.
Je la touche; elle est faite de chewing-gum!
Je regarde autour, il n’y a rien de particulier, de la roche, ou des miroirs, ou des galets...
Le chat me fixe de la manière dont on fixerait quelqu’un qui fait traîner et dont on serait impatient qu’il conclue.
Il m’énerve.
De rage, je prends la fusée, lui arrache la tête, et la mastique bien fort, disant par ce geste au chat:
- Ah tu fais moins le malin là.
Et pour lui clouer le bec, je prépare une big bulle à lui coller les moustaches.
Pffff
..fff
..ff
PAF
“...oustache...”
CLAC
Je sursaute.
Je suis dans mon lit.
Paie ton rêve.
Heureusement, mon avion n’est pas en chewing-gum!
L’excitation du départ exclut toute tentative de replonger; café, douche, et on part un peu plus tôt pour flâner près de l’aéroport un journal en poche.
Je vérifie une dernière fois ma valise:
Logé au creux de celle-ci, mon fidèle félin, l’ouroboros de mon salon et de mes nuits, y trône de toute sa prestance et sérénité.
Et si je voyageais sans bagage cette fois ?


Waaaa mais quel voyage! Je suis encore a bout de souffle ! Magnifique imaginaire, c'est vraiment bien!!
Merci!