Le clou du spectacle
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La guerre avait arraché bien trop d’enfants à leurs familles et quand bien même cela aurait pu paraître inane à un œil en paix, le grand spectacle qui s’annonçait redonnait sinon un réel espoir, une raison de continuer à regarder de l’avant.
Le général Sfan, consacré héros de guerre par l’ordre militaire l’avant veille, allait marier la jeune Méduse, seule héritière du royaume.
Sûr, on préférait quand c’était le rhum qu’on arrangeait, mais à temps difficiles, mesures difficiles, et puis c’est le pacte diabolique qui avait été passé avec le général.
Et un pacte est un pacte, quand bien même le royaume regrettait sans doute déjà le sang versé, et celui qui allait être mêlé.
Mais la population restante, elle, n’avait que faire des aspirations des têtes couronnées, dont elle ne savait d’ailleurs à peu près rien.
On lui offrait un souffle, une fête, où sûrement la musique et la boisson viendraient le temps d’une cérémonie chasser les démons avec lesquels elle devait désormais vivre ou survivre.
Une personne cependant, voyait tout cela avec un œil différent.
Et il entendait bien ouvrir les yeux à tout le monde sur ce qui se tramait réellement.
Sur qui était vraiment le général.
Sur qui savait ressentir les élans et les chutes du cœur de la belle Méduse.
Et alors, tout changerait !
Bien que sûr de son fait, il se doutait que sa parole de simple infanterie ne serait pas grand chose face à Sfan, mais il savait la pureté de ses intentions, et probablement qu’en le priant bien fort, et face à la situation, il obtiendrait le soutien de Cupidon.
Et alors là, impossible que la foule reste aveugle et sourde au verbe du divin.
Il se rendit à l’autel de l’ailé quelque peu délaissé ces derniers temps, au profit de concurrents mieux armés, et commença son incantation.
Le facétieux archer ne fut pas long à apparaître.
Après tout, il savait déjà que cette histoire de mariage arrangé relancerait ses affaires, et il fut même étonné qu’on ne lui demandât pas plus tôt de forcer la main, ou plutôt le cœur, à Méduse.
Il demanda les détails de l’histoire, et quoiqu’il ait dû en voir, et en recevoir, des âmes déçues, il fut assez ému.
Rares dans de tels temps étaient ceux encore totalement mus par l’espoir et la certitude d’une justice immanente qui pourrait encore jaillir des décombres et de la décomposition.
C’était précieux, il lui fallait aider le jeune hère.
Les derniers préparatifs se mettaient en place, le mariage avait lieu dans la soirée et durerait toute la nuit.
Certains enfants quelques peu épargnés des détails de la guerre étaient même tout excités: à la gloire du général une représentation de la mise à mort de Vinslow Liche aurait lieu juste avant les vœux!
Bien sûr, on avait assez vu couler de sang mais bon, celui-là ne serait pas réel, et puis si ça amuse certains.
On allait quand même pas reprocher au libérateur un excès de mégalomanie, pas tout de suite en tout cas.
Sfan attendait patiemment l’heure de la cérémonie.
La représentation marquerait son entrée, sur un destrier couleur nuit, puis le mariage serait prononcé dans la foulée par le prêtre.
Une danse avec la populace, pas plus, puis il se retirait avec sa fraîche compagne.
Sous le masque d’acier cachant ses blessures de guerre, nul ne put discerner le léger fléchissement de ses lèvres à cette idée.
L’heure fatidique sonna.
Tout le monde était prêt à mettre son plan en action.
Pour être parfaitement précis, parmi ceux qui avaient prévu une bonne beuverie pour oublier leurs malheurs, nombreux étaient déjà activement passés à l’étape de l’exécution.
Les tombes en arrière plan, des buveurs un peu partout, de cérémonieux attroupés, des enfants criant leur excitation, personne ne semblait comprendre ce qu’il faisait là.
Les cuivres retentirent pour annoncer la partie la plus théâtrale du spectacle.
La foule s’aggloméra autour de l’arène principale où le général allait apparaître à tout moment, sortant de son box.
Un duo atypique se détachait de la foule pour venir habiter le centre de la scène.
À leur allure, cela devait être les figurants de la scène. Le spectacle était imminent.
La foule commença à vrombir d’impatience et de désir. Le flot de l’alcool s’accéléra.
Un gong!
Les deux grands battants en chêne de la porte du box s’écartèrent enfin pour laisser apparaître le général, cabré sur sa monture noire, nimbé d’une aura violacée et drapé d’une armure légère de cérémonie.
Les acclamations commencèrent à fuser de part et d’autre.
Puis les appels à l’exécution.
Le jeune homme, qui ne s’était pas particulièrement intéressé à cette cérémonie qu’il trouvait odieuse, trouva étrange la situation mais sa résolution était de toute manière inébranlable et il harangua la foule.
Ce n’est pas le héros que vous croyez!
Je l’ai vu sur le champ de bataille, se délecter des effusions de sang de ses propres hommes!
Ecoutez ce que j’ai à dire!
Ce furent les paroles qu’il prononça et que personne n’entendit jamais, perdues au milieu du brouhaha d’une foule toujours plus impatiente de voir le clou du spectacle planté dans l’œil du félon.
Et tandis qu’il bataillait encore à espérer se faire entendre il fut transpercé d’un trait de lumière dans un éclat sonore soudain.
Au bout du bras tendu du général, sous une cape couleur de ténèbres, un filet de fumée s’échappait.
Le jeune homme s’écroula sous la clameur de la foule !
Son divin acolyte, foudroyé par la vitesse de l’action, se pencha sur lui, puis dans un geste d’incompréhension tourna son regard vers Sfan.
Puis vers le cadavre frais au bout de ses mains.
Puis vers Sfan.
Puis...
Entre deux oscillations, et profitant que la foule était tout au spectacle d’une étincelle en train de lentement s’éteindre, Sfan écarta légèrement son masque pour que Cupidon pût contempler son visage interdit.
Et ce dernier en fut pétrifié à jamais, le regard posé sur son comparse d’une nuit qui serait pour lui éternelle.
La foule fut ravie!
Son, lumière, sang, toujours plus de bière!
Et la statue, wow, ça c’était du grand art!
La musique avait repris pour marquer la fin de la scène et bientôt les vœux seraient prononcés.
Et ça buvait, et ça dansait, certains danseurs vinrent même exécuter leurs pas sur le cadavre encore frais de l’amoureux déchu...
Le lendemain, loin des regards, Sfan fit enterrer le jeune impudent qui avait cru qu’il suffisait d’invoquer le principe de justice pour qu’il puisse toucher les grands de l’immonde.
Il fit positionner Cupidon de manière à ce que son œil gauche fût rivé sur la dernière tombe ajoutée.
Il confia à Hypna la garde de la statue, pour s’assurer que son œil droit n’aille pas divaguer ailleurs, et que personne ne cherche jamais à réveiller le divin.


J’aime beaucoup ce texte. On y trouve les ingrédients du conte et de la mythologie: héros de guerre, princesse, dieu tutélaire, mariage royal, mais le tout détourné vers quelque chose de sombre. L’échec de toutes les figures censées protéger ou rétablir l’ordre comme le jeune amoureux, la justice, même Cupidon est déstabilisant. La foule continue de boire, danser et applaudir pendant que la tragédie se joue sous ses yeux. Cela donne au récit un aspect de fable désenchantée sur le pouvoir et l’aveuglement collectif (peut-on y lire les USA d'aujourd'hui? j'ose... ). La dernière image de Cupidon condamné à contempler éternellement la tombe du jeune homme est particulièrement forte.
Un texte qui frappe. Cupidon pétrifié par le visage de Sfan. La foule qui va jusqu'à marcher sur le cadavre. Un texte superbe mais déstabilisant.