Le masque tombe
Inspiré par :
Automne 2001.
Je m’en souviens comme si c’était hier parce que bien que les prophéties annonçant la fin du monde ne s’étaient pas réalisées, je vivais de mon côté une séparation qui m’apparaissait si profonde qu’aujourd’hui encore, son souvenir prégnant me hante les vilains jours de pluie.
Et pour oublier, pour tout oublier, pour tout t’oublier, je redoublais d’efforts pour évader mon esprit, par le travail ou la force de l’hébétude.
C’est ainsi que cet automne, ma carrière et ma vie prirent un tournant.
Je fus chargé d’interviewer la nouvelle sensation de la new wave of british heavy metal dominicaine: The sons of Judas.
Ce nom ne vous dit rien ?
C’est normal; mais laissez moi plutôt vous raconter.
J’avais obtenu d’arriver la veille du rendez-vous, et je décidai d’en profiter pour visiter un peu la vieille ville de Saint-Domingue.
N’étant pas particulièrement original, ni vraiment féru de quoi que ce soit d’autre que de musique, j’envisageais surtout de traîner un peu le long de la côte, trouver un bar où faire le plein de cervezas en préparant mes questions, imprégné de l’air local.
Je déchantai cependant rapidement en réalisant qu’à moins de vraiment tenir à l’odeur de l’asphalte et au ronron des moteurs, mes rêves océans pourraient attendre de meilleures heures.
Je révisai donc mon plan et me rapprochai plutôt de mon point de rencontre, à défaut d’idylle, autant partir en reconnaissance.
Direction El Conde, toujours à pattes, où je trouverai bien de quoi étancher ma soif... de culture.
La rue grouillait de vie et mon petit kokoro européen saignait un peu devant tant d’hétérogénéité. Qu’un administrateur vienne derechef rentrer tout ça dans une petit case grise ! Vite ! J’étouffe !
Blague à part, c’était chaotique, coloré, un peu crasseux aussi. On sentait qu’il ne fallait pas tout croquer à plein dent mais qu’une certaine liberté existait encore dans cet espace non aseptisé.
Je cherchais quand même un coin à boire, quand il me semblait qu’il ne pouvait y avoir que ça, banques et marchands de glace me semblant être les espèces naturelles à fleurir dans un lieu si fortement ensoleillé.
Et au moment même où j’émettais cette pensée, je réalisai que le soleil n’était pas directement responsable de la moiteur qui m’envahissait, et que, bien au contraire, un tapis de fumée noire semblait se dérouler en toute hâte dans le ciel et menacer ma quête de touriste égaré.
Le temps de la réflexion, et le ciel craquait déjà de toute part en trombes.
Le temps de réaliser, et j’étais déjà trempé, et pressé par la pluie, je dirigeai mes pas vers le premier abri potentiel.
Casa del Teatro.
Parfait.
La porte se referma derrière moi et tandis que je parcourus la salle à la recherche d’un comptoir éventuel; je vis accroché au mur peintures et masques.
Ma bière attendrait peut-être mais j’aurais de quoi m’occuper l’esprit sans avoir trop à compter sur mon espagnol pour le moins approximatif.
Je vis près d’un masque à l’aspect saisissant un vieil homme concentré sur la toile, assis tout près de celle-ci, un verre à la main.
Je me vis rassuré, la complainte de la pinte repoussée, je me sentis déjà sécher et l’âme emplie de l’art qui semblait imprégner le lieu.
Je m’approchai pour regarder le masque de plus près. J’ignorais tout des coutumes locales alors je ne savais pas vraiment ce que c’était supposé représenter, mais la tête qui me faisait face tout crocs ouverts m’évoquait un peu la mascotte des Maiden, époque Killers.
Comme une sorte de liche, mais la peau plus ocre, havane, le nez félin plutôt que creusé, et deux amandes turquoises pleines pour fixer sa victime.
Une bouche grande prête à croquer, toute violacée jusque dans les gencives qui semblaient noircies du sang séché de ses victimes.
C’était réaliste à en être un peu effrayant !
Sur son front une parure de pierres et de plumes assemblées en forme de tulipe ouverte vers le ciel et en son centre, un troisième œil à l’iris de saphir et perlé de billes de turquoise orienté vers le sol, avec ses six larmes d’améthyste.
J’imaginais qu’il s’agissait de breloques, sans quoi je n’aurais pu m’expliquer qu’il reste là sans se faire dépouiller la nuit venue.
Enfin, sous les oreilles elfiques recouvertes d’étuis d’argent et partant des joues, des arcs alternés de perles de saphir et de turquoise, finissant de donner à ce masque
l’élan pour venir nous cueillir sans qu’on ait eu le temps de le voir venir.
— Brrr, flippant !
Je me surpris à laisser échapper ces quelques mots qui traduisirent mon impression du moment.
J’hésitais à m’approcher trop tant il se dégageait une aura mystique qui me faisait frissonner l’échine.
Quelque chose me dérangeait: une odeur ferreuse assez forte pour que je la distingue semblait se dégager du masque.
Je reculai d’un pas.
Paradoxalement, dans le même temps, je regrettais un peu que le support, une plaque en bois circulaire cerclée de miroirs de la taille d’un pouce, ne soit pas du même tonneau et qu’un masque si saisissant soit posé sur un support si commun.
Mais je me fis une raison : le but n’était pas de faire fuir les gens !
Je détournai mon attention vers le vieil homme, toujours concentré sur le masque depuis sa table, qui venait de se signer.
Je décidai de m’approcher.
Le buveur attablé faisait tranquillement tournoyer sa boisson dans une chope en terre de fer cuite.
Ses yeux en fines amandes de tourbe pétillaient sous une crinière grisonnante coulant d’un Fedora Stetson élimé par les années et les orages.
Il prit deux bonnes gorgées de son breuvage.
Je m’étonnai de ne pas voir de mousse colorer sa moustache argent en fer à cheval.
Je m’étonnai enfin de le voir par un coup sec de brodequin m’ouvrir l’autre chaise bordant sa table, m’étant figuré le personnage comme taciturne.
— Hola, sentí que esta obra le perturbaba, significa algo para usted?
Le vieil homme leva les sourcils, entre étonnement et moquerie.
— Tu peux me parler français, je connais ta langue.
— Mon nom est Felipe de Alva.
Me roula-t-il avec son accent qui me rappella à une part de mes origines.
— Ouf, ça c’est cool parce qu’alors mon espagnol !
— Moi c’est Damien.
Mon soulagement fut si discret que même les joueurs à la table de billard l’avaient probablement perçu.
— Mais du coup, il y a quelque chose avec ce masque ?
Je me coupai alors moi-même:
— Attend! Première chose primordiale: où est-ce que tu as été servi ?
Question légitime de ma part, je n’ai pas clairement vu de bar où aller se sustenter.
— Ah ça, il y a un comptoir derrière les jeunes là !
Me répondit-il amusé en désignant de sa main libre le billard.
— Mais si tu veux une expérience auténtica, goûte-moi plutôt ça.
Il me tendit alors sa chope en terre de fer cuite.
Il faut savoir une chose, c’est qu’à cette époque là, j’étais reconnu comme l’avaleur de cimetières, le buveur baveur génial, capable d’engloutir les restes d’une table et d’en redemander. Et ce, jusqu’à ce que, le foie moins gros que les yeux, je vacille et m’écroule loin des regards super viciés.
Impossible alors de refuser, je n’avais plus de raison de rester debout, et assis, je pris la chopine. Et pour montrer que moi aussi, j’avais le cuir dur, je ne goûtai pas du bout des lèvres le breuvage comme un sage, mais je me jetai à pleines gorgées dans la découverte de la région.
La région piquait! Elle piquait fort! Je n’étais pas né du dernier bourbon mais quand même; je me retins, pour faire honneur à mon hôte de table, mais je sentis que ma coloration faciale avait du s’empourprer, et qu’il allait falloir faire attention pour ne pas virer au vert.
— Ah ouais ! Bahhh y a quoi là dedans ?
M’exclamai-je en tapant vivement la table de la main à droite.
— Du miel, du vin, des herbes, du rhum...
— Un peu de piment oiseau aussi, pour rêver d’aller plus haut...
Ironisa-t-il se moquant visiblement de ma réaction.
Je lui rendis sa chopine, et, une fois mes esprits un tantinet recomposés:
— Mais alors ce masque, il y a quelque chose non ?
— Sacré travail, on croirait un démon sorti d’un disque d’Iron Maiden ou je ne sais pas quel groupe !
Felipe s’assombrit. Il prit une grosse rasade de son breuvage et me tendit à nouveau la chopine.
— Il ne faut jamais oublier ceux qu’on a perdu. Jamais.
— Qu’importent les circonstances, ce sont ces êtres qui nous ont fait, ce serait une insulte de laisser leur mémoire pourrir dans les oubliettes !
J’étais un peu surpris par l’intensité de sa remarque, et après une gorgée calibrée pour ne pas m’effondrer trop tôt, Felipe me reprit la chopine et la vida d’un trait.
Il sortit de sa veste à lanières une bouteille verte sans étiquette et remplit la chopine à nouveau et à ras.
— Moi tu vois, je la connais trop bien cette gueule...
Cette phrase me laissa plutôt circonspect.
Était-il las des touristes s’esbaudissant devant ce masque ?
— Comment ça ? C’est une collection permanente ?
Felipe étouffa un début de rire nerveux.
— En quelque sorte, le patron est d’accord pour ne pas la décrocher...
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase:
— Mais du coup, je t’ai vu ! Elle ne te laisse pas indifférente !
Je repris sa chope et deux bonnes gorgées.
— Raconte moi allez !
Felipe fit mine d’avoir de la réticence, mais je sentis bien que dans le fond, il était content d’avoir un interlocuteur intéressé.
— Diego devait me montrer le métier. Une petite affaire, une histoire de débutant, qu’il disait. C’est comme ça qu’on apprend !
Il marqua une pause gorgée.
— Mais quelque chose clochait. Le piège confectionné ne prenait pas. On était en planque tous les deux. Et c’était supposé être simple.
— Malasuerte aurait dû mordre à l’appât. Mais il ne l’a pas fait.
— Diego s’est mis à découvert, persuadé de la fin de la chasse et a commencé à fredonner un petit hymne entêtant.
— J’étais fasciné par sa prise d’initiative. Et convaincu que c’était ma voix quoiqu’incertain d’être capable.
— J’étais naïf. Je trouvais ça vraiment génial, une sorte d’expérience mêlant force, discipline, chants, foi...
— Une fois son hymne fini, Diego me fit un signe. Il savait que j’étais un bleu et il voulait m’entraîner, j’étais ravi, dans le mood, j’étais convaincu d’avoir fait le bon choix de “carrière”.
— …
— Cela ne prit pas une seconde. Diego, tandis qu’il appuyait un sourire de validation dans ma direction se trouvait transpercé par le dos en plein cœur, le sourire masqué à jamais par une gerbe de sang.
— Sa bouche ouverte ne produirait plus jamais aucun son. Ses jambes ancrées dans le sol n’empêchèrent pas le reste de son corps de s’écrouler.
— Ma voix ne permit pas d’empêcher l’annexion d’une âme par un être profane.Sa vision me hante encore et me hantera toujours.
Nouvelle pause rasade.
— …Une seconde, et des années de préparation incapables d’empêcher ce funèbre destin. Et sa gueule me promettant que tout ira, oblitérée par un coup de griffe en plein cœur.
— Égoïste, mais j’aurais préféré voir sa face regretter quelque chose.
— Mais quel est le rapport?
M’essayais-je un peu perdu.
Felipe leva une nouvelle fois les sourcils, visiblement déçu de mon manque de perspicacité.
— Diego était mon mentor. Englouti sous la pluie de sang de ses organes perforés.
— J’étais neuf, et mon mentor s’écroulait. Je me souvins du débrief. La créature, l’immonde créature, Malasuerte, était sensible aux sons.
— L’homme qui devait me diriger était sous son sang, et je ne me souvenais que de cette information: sensible aux sons…
— J’étais seul, dans une mission soit-disant de routine, où mon mentor se trouvait écroulé, je décidai d’entonner un chant mi-traditionnel, mi-improvisé.
— S’il faut partir, autant partir en chanson pas vrai ?
Marie mère de toute errance
La patronne de la nation
Regarde-moi avec constance
Donne-moi ta bénédiction.
— Je ne sais pas trop ce qui m’a pris, j’ai hurlé cette variation d’un chant que ma mère fredonnait sur nos berceaux.La bête se prit les oreilles dans ses bras, visiblement gênée.
Sur nos âmes tu as ton trône,
Nimbée de toute la lumière,
De tes échos la vie façonne,
Mère de la volonté fière.
— Je ne me posai pas trop de question et utilisai ma machette pour trancher la tête de l’horreur perturbée.
— Je vis couler un liquide bleuâtre. Rouler la tête sur quelques mètres. Je me repliai en position fœtale me contant d’autres comptines pour ne pas penser, le temps de considérer la menace écartée.
— Aucune idée du temps que j’ai passé là, prostré, à espérer qu’il n’y ait pas d’autre engeance des enfers en embuscade.
— Donc, si tu veux mon ressenti pour ce masque, il n’a rien d’objectif, c’est une immonde créature dont la meilleure chose qu’il y ait eu à en faire est ce que j’en ai fait. — Y mettre fin. Et je viens contempler chaque semaine sa sale gueule qui m’a ôté un mentor, et la joie d’exercer.
— Mais je la remercie en même temps de m’avoir gardé éveillé ce qu’il faut pour ne pas oublier.
— Les compagnons de fortune et d’infortune.
— Les amours sages et de passage.
— Même les curieux assez patients pour m’écouter !
M’adressa-t-il en retrouvant un sourire franc.
Estomaqué et clairement minuscule sur ma chaise, je me permis une question pour essayer de valoriser celui qui voulait bien m’abreuver de son expérience et sagesse.
— Mais pourquoi l’exposer ici, à la vue de tous ? Est-ce que quelqu’un connaît cette histoire ?
Felipe me sourit avec toute la sympathie de celui qui se voit passé et qui ne peut qu’espérer que ses mots lui fassent gagner un peu de temps...
— Ça attire les touristes qui aiment se faire peur un instant non ?
— Et puis, c’est pas plus con qu’accrocher une tête de cerf non ?


Hahaha, elle est géniale ton histoire ! 😁
J'ai été emporté par l'histoire de mise à mort du dragon de ce buveur, ma foi, bien bavard! Et la chute!! J'ai ri trop fort pour l'heure qu'il est!!
Pour la description de la ville, c'est assez ressemblant... tu connais?
Merci de participer!